Dans le grand garage de maintenance, il y avait une douzaine de véhicules de surface,avec leurs larges pneus ballon et leur cabine pressurisée. Son père devait être attendu, car ils furent de suite conduits au petit véhicule d'exploration qui attendait près de l'immense porte circulaire du sas. Tendu par l'attente, Marvin s'installa dans l'étroite cabine tandis que son père mettait le moteur en marche et vérifiait les voyants. La porte intérieure du sas s'ouvrit, puis se referma derrière eux : il entendit le rugissement des grandes pompes à air diminuer comme la pression tombait à zéro. Alors le signal « Vide » s'alluma, la porte extérieure se scinda en deux, et devant Marvin s'étendit le pays où il n'avait jamais pénétré jusqu'à présent.
Bien sûr, il en avait vu des photographies ; il l'avait regardé sur les écrans de télévision une centaine de fois. Mais maintenant, il gisait tout autour de lui, brûlait sous l'ardent soleil qui rampait si lentement à travers le ciel d'un noir de jais. Il tourna ses regards vers l'ouest, hors de la splendeur aveuglante du soleil – et les étoiles étaient là, comme on le lui avait dit ; mais il ne l'avait jamais vraiment cru. Il les contempla longuement, s'émerveillant qu'un chose puisse être aussi brillante et malgré cela aussi petite. Des points intenses, sans scintillement, et soudain, il se souvint de vers qu'il avait lus dans un des livres de son père :
Clignote, clignote petite étoile
Je me demande bien ce que tu es
Eh bien, lui savait ce qu'étaient les étoiles. Quiconque avait posé cette question devait avoir été très stupide. Et que voulait-il dire par « clignote ? » On pouvait voir du premier coup d'oeil que toutes les étoiles brillaient du même éclat régulier et constant. Il abandonna le problème et prêta son attention au paysage qui l'entourait.
Ils se ruaient à travers une plaine lisse à presque cent cinquante kilomètres à l'heure, les gros pneus-ballon soulevant des petits geysers de poussière derrière eux. Il n'y avait aucun signe de la Colonie : en quelques minutes, pendant qu'il observait les étoiles, son dôme et sa tour radio étaient tombés sous l'horizon. Pourtant il y avait d'autres indications de la présence de l'homme, car environ à un kilomètre devant, Marvin voyait les structures de forme curieuse d'une tête de puits. De temps à autre, une bouffée de vapeur s'échappait d'une cheminée trapue, et se dissipait instantanément.
Ils furent à la mine en un moment : Père conduisait avec une adresse téméraire et vivifiante comme si — c'était une étrange pensée dans un esprit d'enfant — il essayait d'échapper à quelque chose. En quelques minutes, ils avaient atteint la lisière du plateau sur lequel la Colonie était bâtie. Le sol se dérobait brutalement sous eux dans une pente étourdissante dont les paliers les plus bas se perdaient dans l'ombre. Devant, à perte de vue, s'étendait un fouillis de cratères, chaînes de montagnes et ravins. Les crêtes, accrochant le soleil bas, brûlaient comme des îles de feu dans une mer d'obscurité : et au-dessus d'elles, les étoiles brillaient toujours, aussi régulièrement que jamais.
Il ne pouvait y avoir de chemin par là — pourtant il y en avait un. Marvin serra les poings quand le véhicule aborda la pente et commença la longue descente. Alors il vit la piste à peine visible qui conduisait au bas du flanc de montagne, et se détendit un peu. D'autres hommes, semblait-il, étaient passés par là avant eux.
La nuit tomba avec une précipitation rude, comme ils traversaient la ligne d'ombre, et le soleil disparut sous la crête du plateau. Les deux projecteurs jumeaux jaillirent à la vie, traçant des bandes d'un blanc bleuté sur les rochers devant eux ; il n'y avait donc aucun besoin de réduire leur vitesse. Des heures durant, ils roulèrent à fond de vallée au pied de montagnes dont les cimes semblaient peigner les étoiles ; et parfois ils émergeaient un moment dans le soleil, en montant sur un sol plus élevé.
Maintenant il y avait sur la droite une plaine ondulée, poussiéreuse, et sur la gauche, se remparts et ses terrasses s'élevant dans le ciel kilomètre après kilomètre, un mur de montagnes qui fuyait au loin, jusqu'à ce que ses pics sombrent hors de vue sous le bord du monde. Il n'y avait aucun signe montrant que l'homme avait jamais exploré cet endroit, mais ils passèrent une fois devant le squelette d'une fusée écrasée, avec à coté un tumulus surmonté d'une croix de métal.
Il semblait à Marvin que les montagnes s'étiraient à l'infini : enfin, de nombreuses heures plus tard, la chaîne se terminait en un promontoire abrupt comme une tour, qui s'élevait à pic depuis un amas de petites collines. Ils descendirent dans une vallée étroite qui s'incurvait en un grand arc vers l'extrémité lointaine des montagnes : et ce faisant Marvin réalisa lentement qu'il arrivait une chose très étrange sur le terrain devant lui.
Le soleil était maintenant bas derrière les collines de droite : la vallée en face d'eux aurait du être en pleine obscurité. Pourtant elle était inondée par un rayonnement blanc qui se déversait par dessus le flanc de montagne sous lequel ils roulaient. Et tout à coup, ils furent dehors dans la grande plaine, et la source de lumière apparut devant eux dans toute sa gloire.
La petite cabine était très silencieuse maintenant que les moteurs s'étaient tus, avec comme seul bruit, le faible murmure de l'alimentation en oxygène, et un craquement métallique occasionnel quand les parois extérieures rayonnaient leur chaleur. Car aucune chaleur n'arrivait du grand croissant d'argent qui flottait bas sur l'horizon lointain et inondait la plaine d'une lumière perlée. Il était si brillant que quelques minutes s'écoulèrent avant que Marvin put accepter le défi et contempler son éclat sans cligner des yeux, mais enfin il put discerner le contour des continents, la frontière floue de l'atmosphère et les îles blanches des nuages. Et même à cette distance, il pouvait voir le miroitement du soleil sur les glaces polaires.
C'était magnifique, et son coeur en ressentait l'appel par delà les abysses de l'espace. Là, dans ce croissant brillant, étaient toutes les merveilles qu'il n'avait jamais connu — les teintes des couchers de soleil, le mugissement de la mer sur les plages de galets, le crépitement de la pluie, la chute lente de la neige. Celles-ci, et des millions d'autres, auraient du être son héritage. Mais il ne les connaissait que par les livres et les anciens enregistrements, et l'idée l'emplit de l'angoisse de l'exil.
Pourquoi ne pouvaient-ils revenir ? Cela semblait si calme sous ces lignes de nuages. Alors Marvin, dont les yeux n'étaient plus aveuglés par la lumière crue, vit que la portion du disque qui aurait du être dans l'obscurité rougeoyait faiblement d'une phosphorescence maléfique : et il se souvint. Il contemplait le bûcher funéraire d'un monde — les suites radioactives d'Armaggedon. À travers un tiers de million de kilomètres d'espace, la lueur des atomes mourants était encore visible, perpétuel rappel d'un passé ruineux. Il faudrait des siècles avant que la mortelle lueur ne meure, et que la vie puisse de nouveau emplir ce monde silencieux et vide.
Et maintenant, Père commençait à parler, racontant à Marvin l'histoire qui jusqu'à présent n'avait pas plus signifié pour lui que les contes de fées qu'on lui avait autrefois narrés. Il y avait beaucoup de chose qu'il n'avait pas comprises : il lui était impossible de se représenter le tissu multicolore, lumineux de la vie sur la planète qu'il n'avait jamais vue. Non plus qu'il ne pouvait comprendre les forces qui l'avaient détruite à la fin, laissant la Colonie, préservée par son isolation, comme seule survivante. Pourtant il pouvait partager l'angoisse de ces jours finaux, quand la Colonie avait enfin appris que jamais plus les vaisseaux de ravitaillement ne viendraient, flammes descendant des étoiles avec des cadeaux de la maison. Une par une, les stations de radio avaient cessé d'appeler : sur le globe assombri, les lumières des villes étaient mortes, et enfin ils restèrent seuls, comme nul homme ne l'avait été auparavant, portant dans leurs mains l'avenir de la race.
Puis avaient suivi les années de désespoir, et la longue bataille indécise pour survivre dans ce monde hostile et féroce. Cette bataille avait été gagnée, quoique de justesse : cette petite oasis de vie était à l'abri de tout ce que la nature pouvait faire de pire. Mais sans but, sans futur vers lequel travailler, la Colonie aurait perdu la volonté de vivre, et ni les machines, ni l'habileté, ni la science n'auraient alors pu la sauver.
Ainsi, enfin, Marvin comprit le but de ce pèlerinage. Il ne marcherait jamais le long des rivières de ce monde
légendaire et perdu, jamais n'écouterait l'orage grondant sur ses collines doucement arrondies. Pourtant un jour — dans combien de temps ? — les enfants de ses enfants retourneraient réclamer leur héritage. Les vents et les pluies lessiveraient les poisons des terres brûlantes, et les porteraient à la mer, et dans ses profondeurs, ils consumeraient leur venin jusqu'à ce qu'ils ne puissent nuire à aucun être vivant. Alors les immenses vaisseaux qui attendaient encore ici, dans les plaines de poussière et de silence s'élèveraient une fois de plus dans l'espace, sur la route vers la maison.
Tel était le rêve : et un jour, sut Marvin dans un éclair de perspicacité, il le transmettrait à son propre fils, ici, au même endroit, avec la montagne derrière lui et la lumière argentée du ciel ruisselant sur son visage.
Il ne regarda pas en arrière quand ils commencèrent le voyage de retour. Il ne pouvait supporter de voir la froide gloire du croissant Terre se faner sur les rocs alentour, alors qu'il rejoignait son peuple dans son long exil.
O Earth, if I forget thee, Arthur C. Clarke
Traduit de l'anglais le 21 octobre 1982